Mardi 10 avril 2012
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CAFES
Toujours les magasins à observer, à dénombrer : c’est un moyen aussi juste de connaître une ville.
Dans la rue de la Libération, depuis la place de la Mairie jusqu’au carrefour avec la rue Jean-Jaurès, je compte onze cafés. La densité est certaine.
Aurait-on dans cette rue plus soif qu’ailleurs ? Ou éprouverait-on un besoin particulier de se rencontrer ? Peut-être les deux ?
Une chose m’étonne : certains de ces bistrots n’ont aucune enseigne. En vérifiant, cet anonymat touche près d’un établissement sur deux.
Pourtant, c’est une coutume appétissante et logique de baptiser les cafés. Dans la plupart des villes, à côté des cafés « de Paris » ou « du
Commerce » (ne pas oublier celui « des Négociants »), on trouve « Chez Marcel », « le Bar du Coin », le « Bien Assis », ou même « le Bar
Back ». Ces dénominations ont leur fonction : elles indiquent les usages. Le client sait où il met les pieds quand il pousse la porte. Les banquettes du « Grand Café
Riche » n’ont pas grand-chose à voir avec les chaises de bois du « Bar à Jo », et les boissons qu’on sert au « Majestic » ou au « Central » ne sont pas les
mêmes qu’au « Bistrot de l’église » ou au « Café de l’Industrie ». Puisque l’enseigne annonçait la couleur, personne n’est pris en traître.
Mais alors par quel mystère ricamandois remarque-t-on autant de débits de boissons qui n’affichent aucune identité ?
Ils paraissent s’être installés dans les locaux d’un ancien commerce disparu, sans se préoccuper des apparences. Un local était libre, il n’était pas si mal
placé, on s’y est mis, on a placé des tables et des chaises, on a dressé quelque chose qui ressemble à un comptoir (et encore, pas toujours), parfois on a donné un coup de peinture, et vogue la
galère.
Aux beaux jours, on sort quelques sièges sur le trottoir en un semblant de terrasse. Au moins le passant voit qu’il y a là un café. Sinon, à la mauvaise
saison, et surtout lorsque les lampes ne sont pas encore allumées, on n’aperçoit depuis la rue que des vitrines sombres et vides.
Ces établissements ne sont pas anonymes pour tout le monde. Ils ont leur clientèle. Sans doute même des habitués, des fidèles. On les aperçoit au fond
de la salle, jouant aux dominos sur une table. Ce sont surtout des hommes âgés qui se livrent à ce passe-temps. Les jeunes, eux, se tiennent plus volontiers debout devant la porte sur la rue, ils
discutent entre eux, plaisantent, interpellent les passants qu’ils connaissent.
Tout de même, une question me chiffonne : puisque ces bars n’ont aucun nom, comment leurs clients les désignent-ils lorsqu’ils s’y donnent
rendez-vous ?